De la parole au contrat : méditation sur les formes invisibles du droit (par Guillaume Tefengang)

Mes chers lecteurs,

C’est sous le signe de la parole échangée, vive et nourrie, que je m’adresse à vous aujourd’hui, à la suite d’une invitation qui m’a été faite pour la quatrième fois sur les ondes de Radio Mercure. Là, dans la densité d’un entretien qui eût pu, à d’autres heures, prendre les allures d’un colloque ou d’une conversation au coin du feu, j’ai eu l’occasion de revenir, d’un pas attentif, sur les interstices de ce qu’on nomme hâtivement le droit comparé, mais qui, sous mes yeux d’homme de terrain, apparaît plutôt comme une architecture fragile et vivante d’habitudes, de présomptions mutuelles et de silences partagés.

Il est bien clair et évident que l’étude du droit ne saurait se limiter à des textes figés ni à des théories engourdies dans les recoins des bibliothèques. Le droit se tisse aussi, et peut-être surtout, dans les gestes, les attentes, les regards échangés autour d’une table de négociation, là où une main tendue vaut souvent davantage qu’un paragraphe mal rédigé. C’est de cette texture invisible mais essentielle que nous avons parlé, tentant de faire apparaître aux oreilles de nos auditeurs la distance, tantôt féconde, tantôt périlleuse, entre deux continents juridiques : celui d’Europe et celui d’Afrique.

Il appert que ce qui fait contrat en un lieu peut faire rupture en un autre. Et dans cet écart se niche une question de compréhension plus que de doctrine. Je pense que la parole donnée, dans bien des sociétés africaines, porte en elle une valeur qui excède celle de l’écrit. Non que les contrats n’y existent pas, bien au contraire : ils y existent souvent sous forme orale, mais ils sont rendus robustes par le cadre social dans lequel ils s’inscrivent, la communauté, les aînés, la mémoire collective. D’une part, cette confiance interpersonnelle renforce l’obligation morale du pacte ; d’autre part, elle brouille les repères classiques d’une contractualisation formelle telle qu’elle s’enseigne dans les amphithéâtres d’Europe. Et le contraire eût été étonnant.

Dans le cadre de mes interventions, j’ai souvent été témoin de cette divergence silencieuse entre les parties. Un entrepreneur européen, pressé, formaliste, désireux de faire apposer un paraphe avant même que le thé ne soit servi. Et son homologue camerounais, pour qui l’hospitalité précède tout échange, et pour qui l’absence de considération humaine dans les premiers contacts suffit à ruiner toute intention contractuelle. C’est avec clarté que l’on peut constater que ces malentendus, pris isolément, paraissent anecdotiques, mais répétés, systématisés, ils deviennent des pierres d’achoppement sur lesquelles s’échouent de vastes ambitions économiques.

Ceteris paribus, Yaoundé n’est plus, aujourd’hui, ce qu’elle fut in illo tempore. La capitale camerounaise s’organise désormais comme une scène foisonnante de réseaux d’affaires, de cercles diplomatiques, d’initiatives privées où l’on débat, où l’on entreprend, où l’on signe. À ceux qui s’imaginent encore les grandes capitales africaines comme des espaces figés dans des routines administratives postcoloniales, je réponds : regardez mieux. Car c’est dans les marges de ces événements feutrés, cocktails, forums, visites croisées, que se dessine une nouvelle cartographie des échanges, et peut-être une nouvelle grammaire du partenariat. On peut remarquer avec aisance que le tissu économique local ne cherche plus seulement à attirer les investisseurs étrangers : il cherche à se faire entendre dans sa langue propre.

Et cette langue, mes chers lecteurs, n’est pas qu’un idiome vernaculaire : elle est faite de postures, de rythmes, de rapports hiérarchiques spécifiques. Elle connaît l’importance du silence quand il faut laisser parler un doyen, la solennité d’un simple “oui” prononcé après trois jours de palabres, la densité d’une main posée sur l’épaule comme une forme d’engagement. Sub conditione de savoir lire ces signes, le droit international des affaires peut prospérer ; à défaut, il s’enlise.

Certes, il nous faut aussi regarder au-delà du continent africain, vers d’autres latitudes où les tensions entre formalisme juridique et pragmatisme économique prennent d’autres couleurs. L’Argentine, par exemple, et ses récents assouplissements en matière de compliance bancaire, nous oblige à repenser cette tension ancienne entre la rigueur des normes et l’urgence des échanges. L’idée même de sécurité financière, lorsqu’elle est poussée à l’excès, devient parfois un obstacle au commerce. Et là encore, nous retrouvons cette dialectique entre ordre et souplesse, entre loi et usage, entre État et initiative.

Mais que peut encore le juriste face à tant de disparités, de mutations, de décentrements ? Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : le droit n’est jamais neutre, et sa pratique, si elle veut demeurer vivante, ne peut être détachée de la connaissance fine des contextes. L’avocat, dès lors, n’est plus simplement un technicien du texte, mais un passeur de mondes. Il écoute, il observe, il interprète, parfois même il traduit, non pas seulement des langues, mais des présupposés, des implicites, des systèmes de valeurs.

Qu’est-ce à dire, me direz-vous ? Qu’il nous faudrait réécrire les codes à chaque changement de latitude ? Que le droit, trop ancré dans ses traditions, doit céder à la variété infinie des pratiques ? Peut-être pas. Mais peut-être faut-il, pour reprendre souffle, suspendre un instant notre croyance dans l’universalité formelle du droit. Car ce que nous nommons “règle” est toujours conditionnée, non seulement par des textes, mais par des chairs, des histoires, des cultures. Et si tel est le cas, alors peut-être devons-nous admettre que ce n’est pas tant la norme qui fait la civilisation, mais l’écoute patiente des différences.

Mes chers lecteurs, à quoi ressemblerait une théorie du droit fondée non sur la généralité mais sur l’attention ? Pouvons-nous concevoir un ordre juridique véritablement pluriel, où la norme serait moins une injonction qu’une invitation à la relation ? Voilà quelques fragments de réflexion laissés en suspens, pour d’autres pages, d’autres voix, d’autres auditeurs.

L’interview intégrale est disponible sur la chaîne YouTube de Radio Mercure

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