L’ordonnance du 18 juillet 2025 : un nouveau visage pour l’investissement privé au Cameroun (par Me Guillaume Tefengang)
Mes chers lecteurs,
Il appert que les réformes économiques, si éclatantes soient-elles dans l’annonce, ne prennent sens qu’à la lumière de la continuité où elles s’inscrivent et des ruptures qu’elles assument. Celle qui nous occupe aujourd’hui, l’ordonnance du 18 juillet 2025 relative aux incitations à l’investissement privé au Cameroun, ne saurait être comprise comme un geste isolé : elle est le dernier acte d’un dialogue ininterrompu entre l’État et les forces économiques, dialogue parfois feutré, parfois heurté, toujours nécessaire. Je pense que pour la juger avec justesse, il faut d’abord voir ce qu’elle conserve, ensuite ce qu’elle déplace, et enfin ce qu’elle suggère de l’avenir.
In illo tempore, les dispositifs d’encouragement à l’investissement, plus généreux dans la promesse que dans la pratique, avaient été conçus avec une ambition large, presque indistincte. Ils embrassaient tous secteurs, distribuaient leurs faveurs sans préférence marquée, comme si la prospérité pouvait se bâtir sur une répartition égale des attentions. Mais le temps a révélé les limites de cette approche. C’est avec clarté que l’on peut constater que le texte de 2025, en resserrant le cercle de ses bénéficiaires, cherche moins à multiplier les projets qu’à choisir ceux qui, par leur nature, portent en eux la possibilité d’une transformation profonde.
I. Des choix qui révèlent une intention
D’une part, la loi écarte résolument les secteurs où la rente est trop assurée pour justifier un soutien public : extraction pétrolière, gazière, minière, commerce de distribution. D’autre part, elle privilégie les domaines où l’effort productif, la valeur ajoutée et l’effet d’entraînement sont plus manifestes : agriculture, industrie, éducation, santé, énergie, technologies. Le contraire eût été étonnant, car toute politique sérieuse d’incitation vise moins à conforter les positions établies qu’à ouvrir des voies nouvelles.
À cela s’ajoute une distinction nouvelle selon la taille de l’investissement : projets modestes, ambitieux ou massifs, chacun reçoit un degré d’avantage proportionné à son ampleur, comme si l’État avait enfin reconnu que l’effort d’un milliard ou celui de cinq ne pèsent pas d’un poids égal dans l’édifice commun. On peut remarquer avec aisance que cette gradation, tout en introduisant une hiérarchie, manifeste aussi une volonté d’équité : le petit projet n’est pas ignoré, le grand n’est pas favorisé au point d’éclipser les autres.
Les zones de développement prioritaire, souvent éloignées des grands centres, obtiennent un régime particulier, avec des avantages prolongés dans le temps. Il est bien évident que cette territorialisation des incitations répond à une exigence ancienne : équilibrer l’essor du pays, éviter que la croissance ne se concentre toujours sur les mêmes pôles. Et l’intégration des Partenariats Public-Privé dans le cadre légal achève de montrer que l’État ne se contente plus d’être législateur, mais aspire à devenir partenaire structurant dans certaines entreprises.
II. L’écart entre la promesse et l’œuvre accomplie
On se souvient qu’entre 2014 et 2023, les intentions déclarées dépassaient de loin les réalisations : milliers de milliards annoncés, centaines concrétisés seulement. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la force d’une politique ne se mesure pas à l’abondance des projets agréés, mais à la proportion de ceux qui se réalisent et durent. Il est vrai que les bénéfices indirects, emplois non comptabilisés, transfert de compétences, infrastructures induites, échappent aux statistiques, mais ils ne sauraient suffire à masquer l’écart entre l’espérance et le fait.
Le texte nouveau tente d’y répondre par un resserrement des critères : un projet ne sera désormais agréé qu’à la condition de répondre à plusieurs exigences, qu’il s’agisse de création d’emplois, d’usage d’intrants locaux, d’exportation ou de transfert de technologie. Sub conditione de cette sélection plus rigoureuse, les avantages consentis se veulent plus ciblés et plus efficaces. Ceteris paribus, cette orientation devrait rapprocher l’intention de l’aboutissement, encore faudra-t-il que l’application administrative suive avec la constance et la clarté nécessaires.
Mais, mes chers lecteurs, une question plus vaste se profile derrière ces ajustements. Qu’est-ce à dire ? Qu’au-delà des chiffres, des seuils et des taux, une politique d’incitation interroge toujours la place que l’État se donne dans l’économie. Est-il simple arbitre, veillant aux règles et corrigeant les excès, ou bien acteur principal, guidant le capital vers des fins qu’il juge conformes à l’intérêt national ? Et si, dans un monde où les flux financiers ignorent les frontières, la souveraineté économique se gagnait moins par les avantages fiscaux que par la capacité à créer un terrain où l’investissement se justifie de lui-même, que faudrait-il alors changer dans nos lois, dans nos pratiques, et peut-être dans notre conception même de la prospérité ?